À l’insu du souvenir

Jai mis du henné dans mon thé puis j’ai mélangé. En y ajoutant d’autres ingrédients, j’obtiendrai brillance et longue durée. Pour mes lignes et mes traits, j’ai choisi le pinceau le plus long et le plus fin, je lai imbibé de henné et j’ai commencé mon tracé oubliant que ma feuille était du papier.

Les lignes s’étirent, s’allongent puis s’enroulent. Elle se courbent et fleurissent, s’accouplent et produisent des motifs sur des formes. Des formes prises sur d’autres, découplées puis déplacées, constituées et reconstituer puis composer dans une construction labyrinthique telle une architecture Marocaine.

Des motifs floraux ou géométriques, porteurs dune odeur douce et d’une couleur rousse qui s’étalent, s’installent puis s’imprègnent par l’effet du henné. Une plante verte, reine de toutes les fleurs et porte bonheur qui dit-on vient du paradis. Un ornement, une parure d’embellissement pour la femme. Une matière qui s’enracine dans l’humus de ma culture.

Un souvenir d’enfance, une superstition, une croyance…

De jolis dessins sur les mains et les pieds dune mariée faits de henné, produisent de l’effet. En caressant le mouvement de sa main, le henné trace l’Alliance de la promise dans une prédiction douce et durable où passion et compassion se révèlent par la tendresse et l’affection. En insérant deux œufs dans la pâte de henné, la fécondité de la future épouse serait assurée, l’œuf étant symbole de fertilité. Un pain de sucre tout blanc évoquera la pureté et la virginité.

Un geste, une trace qui s’enracine dans la tradition d’un espace oriental. Un petit détail qui prend place dans l’armoire des souvenirs.

Que savons-nous de ce qui nous a toujours habité au cœur chancelant de la mémoire ?

Que reste-t-il de mon orientalité sans cesse dérobée ? La trace ? Le souvenir ?

L’émotion?

L’émotion, d’après Soulage, c’est ce que chacun porte en soi d’essentiel, et que l’art réveille par moment. C’est par l’émotion que tout commence, s’illustre et se construit.

Est-ce également par l’émotion que tout recommence ? Ou est-ce par le souvenir ?

Le henné, reproduit et retravaillé, change et se charge de symboles et de souvenirs et se transforme en élément décisif dans le déploiement de l’œuvre.

Le henné serait un trait d’union avec la tradition, un fil de liaison marquant la communication, une ligne qui lie et délie, qui s’avance tout en gardant des distances, 2 « …une ligne célibataire, qui tient à le rester, à garder ses distances, qui ne soumet pas… »

Le henné représente la recréation d’une valeur culturelle orchestrée dans un jeu de lignes et de signes. Des signes matières mais aussi présence. Présence d’une absence. Il évoque la sensualité de la femme marocaine qui se renouvelle par l’émotion. Un souvenir qui s’insinue dans les méandres du passé et réapparait de l’arrière-pays de mes pensées.

Rajaa Benjelloun